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Le projet

David Riesman a décrit la science sociale comme étant, pour une part, un dialogue entre des classes sociales. Elle montre aux gens les modes de vie de fractions de la société avec lesquelles ils n’auraient jamais eu de contact autrement. La biographie, en tant qu’histoire de la personne par elle-même, est un message vivant et chaleureux, nous racontant ce que cela implique d’être un type de personnage que nous n’avons jamais réellement rencontrés.

Howard S. Becker, « Biographie et mosaique scientifique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol 62-63, juin 1986, p.105-110.

La bonne cage est un documentaire sonore sériel qui dresse, sur quatre saisons, le portrait du quartier de la Boissière à Nantes à travers les voix de ceux qui y vivent et travaillent au quotidien et de deux enquêtrices qui y font irruption pour une année du printemps 2020 à l’hiver 2021.

La Boissière, Hiver 2020 (Au premier plan le verger, puis le jardin partagé et les tours)

Ces deux enquêtrices, c’est nous, Elvire Bornand, sociologue et Frédérique Letourneux, sociologue et journaliste.

Dans la suite de ce texte, on vous présente le quartier et la création du projet.

La Boissière, où, quoi, qu’est-ce ?

Nous habitons et travaillons à Nantes, une ville qui a connu une croissance significative de sa population ces dix dernières années passant de 290 943 habitants en 2007 à 314 503 en 2017 (source INSEE, RP2017 – géographie au 01/01/2019- et RP2007 -géographie au 01/01/2009).

Nous avons découvert la Boissière à l’occasion d’un diagnostic sociologique sur les besoins des personnes âgées du quartier Nantes Nord, un des onze quartiers de la géographie administrative territoire nantais.

Carte 1 Par Rehtse — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11506921

Dans le langage adopté par la municipalité, Nantes Nord est un « grand quartier » au sein du quel se trouvent 9 « micro-quartiers ». Dans le langage de l’INSEE (Institut National de la statistique et des Etudes Economiques ces 9 micro-quartiers sont appelés des IRIS ( Ilots regroupés pour l’Information Statistique).

Les communes d’au moins 10 000 habitants et la plupart des communes de 5 000 à 10 000  habitants sont découpées en IRIS. Ce découpage, maille de base de la diffusion de statistiques infracommunales, constitue une partition du territoire de ces communes en « quartiers » dont la population est de l’ordre de 2 000 habitants. La France compte environ 15 500 IRIS dont plus de 750 pour les Dom. (…) Il est construit à partir de critères géographiques et statistiques et, autant que possible, chaque IRIS doit être homogène du point de vue de l’habitat. Les IRIS offrent l’outil le plus élaboré à ce jour pour décrire la structure interne de plus de 1 900 communes d’au moins 5 000 habitants.

INSEE, « Découpage Infracommunal« , lien vérifié le 14 juin 2020.
Carte 2 Fond de carte : Géoportail

La Boissière est l’un de ces 9 espaces.

carte 3 Fond de carte : Géoportail

Au sein de l’espace de la Boissière se trouve un QPV, un Quartier prioritaire de la politique de la ville.

La loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine promulguée le 21 février 2014 (…) comporte un volet relatif à la réforme de la géographie prioritaire de la politique de la ville. Basée sur un critère unique, celui du revenu, la méthode retenue (…) repère les zones de concentration urbaine de populations à bas revenus à partir d’un quadrillage fin de ces territoires. (…) Les bas revenus sont définis par une approche mêlant deux références : le décrochage, d’une part, par rapport aux revenus de l’agglomération dans laquelle se situe le quartier et, d’autre part, par rapport aux revenus de la France métropolitaine. Elle aboutit ainsi au repérage de 1 296 quartiers de plus de 1 000 habitants, situés dans les agglomérations métropolitaines de plus de 10 000 habitants, à 218 quartiers dans les Départements d’outre-mer, à Saint-Martin et en Polynésie française. Cette nouvelle approche représente un tournant par rapport aux approches précédentes, puisqu’elle ne comprend pas de référence explicite à la forme du bâti, ou à des difficultés relatives à l’habitat (sauf sur certains territoires ultra-marins).

SIG Politique de la ville « Les quartiers prioritaires de la politique de la ville« , lien vérifié le 14 juin 2020.
Carte 4 Fond de carte Géoportail

Quand on vous parle de la Boissière, il s’agit donc….. d’un quartier prioritaire de la politique de la ville, dans un micro-quartier ou IRIS, dans un grand quartier, dans une ville. Notre enquête porte principalement sur le quartier prioritaire et le micro-quartier même si certaines rencontres et évènements nous amènent à élargir notre propos au Grand quartier ou à suivre les habitant.es dans des activités en centre-ville, comme le cinéma.

Illustration 1

Nous souhaitions documenter la vie dans un espace infra-communal considéré comme « défavorisé », un adjectif que l’on retrouve souvent pour qualifier les quartiers prioritaires notamment sur les sites ministériels (voir par exemple ici). Ça ressemble à quoi des vies marquées par les inégalités au point que celles-ci caractérisent la manière dont on désigne un territoire ? Il nous parait banal de considérer que les individus n’ont pas la même vie, ni les mêmes chances de vivre, selon leur lieu d’habitation, comme l’a montré la couverture médiatique de la Seine saint Denis durant le confinement de mars à mai 2020. Mais réalise-t-on vraiment ce que cela veut dire vivre une vie inégale dans un territoire défavorisé ? Comprend-t-on vraiment comment de cet enchevêtrement d’espaces administratifs, statistiques et politiques résulte un espace vécu ?

Nous pensons que cette réalité sociale échappe en grande partie à notre compréhension, et ce que l’on mêne une vie à l’extérieur de ces territoires défavorisés, comme c’est notre cas, ou à l’intérieur, comme c’est le cas des habitant.es de la Boissière.

Dans les premières pages de son livre Comment parler de la société ? le sociologue Howard Becker parle du quartier où il habite à San Francisco.

Je vis depuis longtemps à San Francisco, en bas de Russian Hill, ou en haut de North Beach : je dis l’un ou l’autre en fonction de la personne que j’essaie d’impressionner. J’habite près de Fisherman’s Wharf, sur un chemin très fréquenté par les gens qui vont de cet endroit touristique à leur hôtel du centre-ville ou aux établissements qui flanquent Lombard Street. De ma fenêtre, je vois souvent de petits groupes de touristes à l’arrêt, regardant tour à tour leur plan de la ville et les imposantes collines qui se dressent entre eux et leur destination. La situation est évidente. La ligne droite sur la carte leur avait fait croire à une promenade sympathique à travers un quartier résidentiel, l’occasion de voir comment vivent les gens du coin. (…) Pourquoi les cartes que ces gens consultent ne leur signalent-elles pas la présence des collines ? (…) Ces cartes, et l’ensemble des individus et des organismes qui les produisent et qui s’en servent, illustrent un problème plus général. Un plan ordinaire de la ville de San Francisco est une représentation stylisée de cette société urbaine : une description visuelle de ses rues, ses monuments et leur disposition dans l’espace. (…) Voilà qui soulève plusieurs questions intéressantes : comment les besoins et les pratiques des organisations déterminent-elles nos descriptions, nos analyses (appelons les des représentations) de la réalité sociale ? Comment les gens qui utilisent ces représentations en sont-ils venus à les trouver adéquates ? Ces interrogations ont à voir avec les questions traditionnelles sur la connaissance et la communication dans les sciences, mais elles vont au-delà : elles embrassent aussi les problèmes plus traditionnellement associés aux arts et à l’expérience ou à l’analyse de la vie quotidienne.

Howard Becker, 2009, Comment parler de la société, Paris, La découverte, p.18-19.

Les cartes ne mentent pas, les distances indiquées sont correctes de même que la disposition des rues et bâtiments qui permettent aux touristes de composer leur itinéraire. Mais pour autant ces cartes ne disent pas toute la vérité. Elles sont une représentation simplifiée de la réalité destinée principalement aux personnes utilisant des transports motorisés, c’est-à-dire des personnes que l’on ne prive pas d’une information importante lorsqu’on ne représente pas sur la carte l’inclinaison des sols. L’expérience de déplacement est totalement différente pour un piéton, un cycliste, une personne en roller ou en trottinette. D’où le découragement exprimé par les passants que croise Howard Becker aux abords de chez lui.

Si vous avez un instant pour vous déplacer à l’intérieur de ce texte, remontez jusqu’au titre « La Boissière, où, quoi ,qu’est-ce » puis redescendez en regardant les 4 cartes qui se succèdent. La première vous donne une petite idée de la géographie nantaise mais sans vous donner d’informations sur l’extérieur de Nantes. Tout a été simplifié pour ne faire apparaitre que les IRIS ou micro-quartiers et les grands quartiers. Enfin pas vraiment tout. Il reste les cours d’eau. Le choix de maintenir cette représentation dit que « l’ensemble des individus et des organismes qui les produisent et qui s’en servent » (pour reprendre la formule de Becker) trouve qu’il est important de représenter la circulation de l’eau lorsqu’on décrit Nantes par une carte. Les 2 cartes suivantes sont construites à partir de deux fonds de carte. C’est comme un mille feuille, la première couche est une photographie aérienne, la seconde couche est le zonage produit par l’INSEE. Pour la quatrième et dernière carte, une troisième couche s’ajoute à l’empilement : celle du périmètre des quartiers prioritaires de la politique de la ville réalisée par le Commissariat général à l’égalité des territoires.

La Boissière c’est l’espace qui a une forme de guitare bizarre.

Cette information qu’on vient de vous donner n’appartient pas à la même catégorie que les autres. Les trois couches des cartes vous donnent des informations sur l’espace physique et les périmètres statistiques et politico-administratifs. Elles s’appliquent à la description de l’espace quel que soit celui ou celle qui les utilise pour faire des cartes. Le fait de comparer le découpage d’un IRIS ou micro-quartier à une guitare est une description de l’espace qui dépend de celui ou celle qui fait la carte. On appelle la première catégorie auxquelles appartiennent les 4 cartes, une description objectivée et la catégorie à laquelle appartient notre référence à la guitare, une description subjective. Ces deux types de description peuvent se combiner, c’est ce que vous propose l’illustration 1 à la suite des quatre cartes. On y voit des délimitations objectivés de l’espace intégrées à une image subjective, celle des poupées russes, utilisée pour marquer l’enchevêtrement des territoires.

Pour notre projet, on a voulu choisir un espace qui nous permettent de faire ça, d’associer les deux regards que l’on combine en sociologie une approche objectivée et une approche subjective. Ce qui nous a fait postuler qu’à la Boissière nous allions pouvoir saisir à la fois ce qui permet de décrire et de ressentir un territoire défavorisé, c’est ça :

Vidéo réalisée et mise en ligne par la Ville de Nantes en juillet 2016

Et voici, un an plus tard, la partie du projet global qui concerne la Boissière.

Vidéo réalisée et mise en ligne par la Ville de Nantes en novembre 2017

Le projet global est un chamboulement attendu et craint par des habitant.es qui pour une part significative ont passé une grande partie de leur vie à la Boissière et y ont vieilli en même temps que le bâti.

La Boissière, qui, quand comment ?

Comme vous avez pu l’entendre, si vous avez regardé la vidéo ci-dessus, la Boissière est le plus ancien micro-quartier de Nantes Nord en termes de construction. Les logement ont été édifiés entre 1957 et 1962.

La Boissière est un territoire de 12 hectares où habitent 1927 habitants. Les immeubles ont été édifiés sur ce qui étaient alors des champs bordant les espaces de loisirs prisés des Nantais, l’hippodrome et les guinguettes au bord de l’Erdre.

Certaines des caractéristiques du territoire reflètent des problématiques communes à l’ensemble des territoires prioritaires, tels qu’un fort taux de chômage et de pauvreté et une part importante de familles monoparentales. Mais ce qui attire surtout l’attention, c’est un taux élevé de personne vivant seule (60,4% des ménages sont composés d’une personne seule – INSEE), un phénomène accru chez les personnes âgées. Autre caractéristique importante, dans ces logements vieillissants pour la plupart dépourvus d’ascenseurs les loyers sont particulièrement bas. Cela freine les projets de parcours résidentiel notamment des personnes âgées. Les profondes transformations à venir menées dans le cadre du projet ANRU déployées sur l’ensemble du grand quartier Nantes Nord pose non seulement la question de la rénovation du cadre de vie mais plus largement de la recomposition des sociabilités quotidiennes. Il semble donc d’autant plus urgent d’aller enquêter sur les liens invisibles qui se tissent entre ses habitants et révéler des formes de solidarités souvent peu visibles.  

L’entrée du centre socio-culturel. La Boissière Hiver 2020

L’invisibilité sociale des personnes vulnérables pose la question de la représentation, de notre capacité à nous représenter qui sont ces personnes et comment elles vivent. Pierre Bourdieu, dans son ouvrage La misère du monde (1993) a montré l’importance de faire entendre les voix des personnes précaires. Dans La France invisible (2008), Joseph Confavreux, Jade Lindgaard et Stéphane Beaud, ont souligné que plus de dix ans plus tard, ces voix demeuraient dissimulées par les chiffres, les contenus médiatiques et les discours politiques.

Faisons encore un saut de plus de dix ans dans le temps. Le constat aujourd’hui n’est pas différent. Le quotidien des quartiers prioritaires de la ville surgit souvent de façon brutale dans les médias quand il y a des « événements » associés à l’insécurité, aux trafics et aux « violences urbaines ».

On voit les tours et puis on les oublie.

Il s’agit ici de prendre le contre-pied de ces images spectaculaires et d’enquêter sur le temps long. Ce documentaire sonore s’inscrit donc dans la reconnaissance de la valeur de la vie quotidienne. De toutes les vies quotidiennes. Nous ferons entendre l’infra-ordinaire, c’est-à-dire ces liens peu visibles qui se tissent au quotidien, ces micro-évènements de la vie qui rythment les semaines et les saisons. Les personnes vulnérables ont souvent l’impression de ne rien avoir à raconter, ce qui contribue à renforcer leur isolement relationnel. Par ce projet, nous souhaitons donc leur (re)donner de l’importance en partant de ce qui compte pour elles.

C’est pour ça que ce documentaire s’appelle La bonne cage. Dans un quotidien incertain, aujourd’hui et ici prennent une importance considérable. Et ce qui se passe là et maintenant, se passe souvent dans une cage d’escalier. « La bonne cage » c’est celle dont le hall n’est pas occupé par des trafics, un escalier au long duquel les voisins se connaissent et se parlent, un endroit où redevenir visible. A l’opposé, la cage peut aussi être ce sentiment d’être relégué, quand recevoir devient difficile à cause de l’image du quartier ou quand le sentiment de ne pas compter devient si envahissant que l’espace public ne compte plus et qu’on y jette et entasse ce dont on ne veut plus.

En tant que journalistes et sociologues, nous sommes convaincues que l’incarnation dans des histoires de vie de ce qu’est le quotidien dans un habitat social et dans un quartier prioritaire permet d’atteindre une forme d’universalité. C’est de la Boissière nous nous vous parlons, mais on espère que les voix que vous entendrez résonneront bien au delà.